Tu es parti, et pourtant nous restons encore dans ta lumière. Une clarté allemande traversée de tropiques, vive comme un soleil andin sur les toits de Paris.
Je te revois arrivant chez moi avec ta chère Gerta, vos valises légères chargées de livres et de curiosité. Ensemble nous avons marché dans les jardins de Giverny où les nymphéas tremblaient sous nos paroles, puis dans les allées nobles de Chantilly et les ombrages sacrés de Royaumont. Entre les prairies et les châteaux voisins de Paris, nous tissions, fil après fil, nos victoires silencieuses et nos souvenirs littéraires. Le monde entier semblait tenir dans ces après-midis où l’amitié était plus vaste que les frontières.
Cuba et l’Amérique latine battaient dans ton cœur comme un deuxième pouls. Tu portais notre continent sans folklore ni condescendance, avec cette intelligence fraternelle qui savait nommer les ombres et les lumières. Tu as guidé mes récits vers des ports nouveaux, Hans. Ma prose manquait d’air et de joie ; elle s’étouffait derrière les quenas plaintives, les ponchos lourds et les silhouettes de lamas dressées comme des sentinelles d’un nationalisme rance. Tu as fendu cette brèche d’un geste précis, presque tendre, et tu m’as rendu le large.
Combien de fois avons-nous mis à jour nos agendas de lecture, passant d’Arguedas à Vallejo comme on change de rive, de Bolívar aux pages ardentes du Sir de Hamlet Belenguer, cette vielle conquête du Prix Copé, Quand nous voyagions dans la Colombie bruissante du Tramp Steamer de Mutis, tu revenais toujours, avec une fidélité émue, vers Alejo Carpentier, comme si tu saluais un vieil ami au détour d’une rue havanaise.
Aujourd’hui que le silence a pris ta voix, je t’écris cette lettre sans timbre ni enveloppe, une missive que seul le vent des jardins peut encore porter. Tu n’es plus là pour lire, et pourtant je sais que tu lis. Parce que l’esprit qui a su élargir le mien continue de circuler, libre, entre les pages, les nymphéas et les souvenirs.
Merci, Hans. Merci d’avoir été le passeur, l’ami, le lecteur exigeant et bienveillant.
Dans la lumière où tu demeures,
Ton ami pour toujours.
Jorge TAFUR GARCIA
(Paris, 12 mai 2026)
